Henri Ier, fils aîné et héritier de Robert, son père, eut beaucoup de mal pour arriver à s’asseoir d’aplomb sur le trône.
Cela tint à ce que Constance, sa mère, prenait un malin plaisir à décaler constamment ce meuble de famille, pour se consoler de n’avoir plus son mari à tourmenter.
Enfin, et nous empruntons ici l’expression même d’Anquetil, si collet-monté d’ordinaire :
« La reine Constance, n’ayant plus rien à brouiller, mourut, et fut enterrée dans l’église de Saint-Denis, auprès du roi, son mari, dont elle avait continuellement troublé le repos. »
Si tous les bonhommes, qui ont cru devoir écrire l’histoire de France, l’avaient fait sur le ton de la phrase modèle que nous venons de reproduire, nous n’eussions pas été obligés de recommencer leur ouvrage.
Nous éprouvions le besoin de leur dire, en passant, cette petite vérité désagréable.
En effet, elle est digne de quelque attention, cette petite femme qui, non contente d’avoir fait tourner son homme en bourrique pendant sa vie, prend encore la précaution de se faire enterrer à côté de lui, pour lui recommencer une scie d’outre-tombe.
Nous la voyons d’ici, cette chère princesse, arriver dans le caveau de famille, auprès de son auguste époux, et lui dire :
-Où en étions-nous donc restés, cher trésor ?... Ah !... j’y suis… C’était au moment où je te fourrais de la poudre à gratter sur ton oreiller, pour t’empêcher de dormir…
Et le roi de répondre :
-Sapristi !... Comment, c’est encore toi ?… Mais qui donc t’a donné mon adresse ?... Je ne l’avais pas fait mettre dans le Bottin, tout exprès !...
Après la mort de Constance, sa mère, Henri Ier eut à lutter contre son frère Eudes, qui s’était tout uniment imaginé de prendre sa place.
Henri, qui était l’aîné, lui tira les oreilles.
Alors Eudes, vexé d’avoir été traité ainsi, se jeta dans des dérèglements et des orgies impossibles.
On raconte même, à ce sujet, qu’un jour il poussa l’audace jusqu’à se faire servir un grand festin dans un cimetière, et à le manger de très bon appétit.
Seulement, au dessert, manquant de bougie, il alla prendre dans une église le cierge pascal pour éclairer sa table, et cette profanation attira sur lui ont assuré les gens du temps un prompt châtiment :
A peine se leva-t-il de table, qu’il tomba malade et mourut.
D’autres ont prétendu, au contraire, que ce prompt châtiment fut tout simplement une indigestion, et qu’on ne doit pas s’appliquer à chercher, dans cette mort subite, d’autre raison surnaturelle qu’une trop grande absorption de truffes et de champagne.
Nous sommes assez de cet avis.
Dans beaucoup d’occasions analogues, la providence a gardé et garde encore une trop entière neutralité, pour que nous la croyions capable d’être intervenue si violemment, à propos d’un bout de bougie, qui n’était peut-être, en somme, à cette époque, que de la chandelle.
On assure d’autre part que cette petite histoire fut insérée dans tous les journaux du temps, aux frais des intéressés, et arrangée pour les besoins de la cause, à seule fin de démontrer au peuple que nul ne pouvait impunément porter la main sur les biens monastiques.
C’est l’histoire de l’étiquette Poison violent, sur la bouteille de curaçao fin.
Jocrisse n’ose pas goûter au curaçao…
Mais ça ne prouve pas qu’il soit honnête.
Sous Henri Ier, le royaume était dans un tel état de tranquillité, on se volait si peu, on s’égorgeait si peu, que le roi fut obligé d’établir une espèce de police de la guerre, qu’on appela la trève du Seigneur.
Cette trève était, à l’état de pillage et d’égorgement qui caractérisait cette époque, ce que les Relâches pour répétitions générales sont aux représentations de l’Ambigu.
On répétait chez soi le coup de poignard ou le nœud coulant qu’on devait jouer le lendemain.
Voilà toute l’affaire.
Nos lecteurs nous sauront peut-être gré de donner ici un court extrait de ce règlement.
Trève du Seigneur
An 1039
Art. 1er. Depuis le samedi, neuf heures, jusqu’au lundi, une heure, on ne cherchera querelle à personne, excepté à sa femme.
Art. II. Le citoyen qui aura reçu une gifle, au moment où sonnera la première heure de la trève, devra attendre, pour la rendre, l’expiration de la susdite.
Art. III. Surpris par l’heure de la trève, les combattants devront s’arrêter net, dans la position qu’ils occuperont en ce moment, et ne plus bouger jusqu’au lundi à une heure.
Ils pourront se faire apporter à manger et des parapluies.
Art. IV. Toute espèce d’hostilité, de quelque nature qu’elle soit, est formellement interdite pendant la trève du Seigneur.
On ne devra :
Ni voler l’argenterie de son voisin ;
Ni appeler la femme de son ennemi vieux masque ;
Ne se faire réciproquement des calembours ;
Ni s’envoyer des billets de faveur pour l’Odéon ;
Ni se traiter d’abonner de la Revue des Deux-Mondes ;
Ni se lire de poésies ;
Ni s’offrir des cigares à pétards…
Enfin, tout ce qui peut être désagréable ou causer un préjudice quelconque à un ennemi.
Ainsi qu’on le voit, la trève du Seigneur ne badinait pas.
Il serait à désirer que notre époque adoptât cette coutume, surtout contre les créanciers et les propriétaires.
Nous proposons, dès maintenant, la formule suivante :
Trève sacrée
Depuis le lundi matin jusqu’au dimanche suivant, à minuit, aucun créancier ne pourra présenter sa note à son débiteur, sous peine de deux ans de prison.
Aucun propriétaire ne pourra réclamer son terme le 8 ni le 15 des mois de janvier, avril, juillet et octobre.
Avant le 8 et le 15, il n’aura pas le droit de présenter sa quittance, le terme n’étant pas échu; et, après ces deux jours, il y aura prescription pour la dette.
Henri Ier nous est représenté comme belliqueux, brave, doux, humain et loyal; il était fanatique du vermicelle au gras, avait le petit mot pour rire, se tenait assez proprement, et ne recevait pas la Patrie.
Il ne commit qu’une faute, ce fut d’avaler par erreur un collyre qu’il avait préparé pour se bassiner l’œil.
Il regretta amèrement cette méprise, et pour être plus sûr de ne pas la commettre de nouveau,… il en mourut le lendemain.