De 481 à 511
Clovis, quoique encore tout bambin quand il monta sur le trône, était déjà doué d'un caractère peu endurant. L'histoire du vase de Soissons - dénaturé, du reste, par presque tous les historiens - en est une preuve.
Voici ce trait :
Un jour en parcourant son camp, à Soissons, Clovis avisa un de ses soldats, en train d'accommoder, dans un vase de faïence, deux litres de haricots qu'il venait d'acheter chez un débitant de la ville, et qu'il se disposait à s'offrir, pour s'ouvrir l'appétit.
Les haricots, qui crépitaient dans le saindoux avec de gros lardons, embaumaient l'air à cent pas à la ronde. Clovis, qui n'avait pris depuis le matin que son café au lait, s'approcha du soldat et lui dit brutalement :
-Donne-moi tes-z-haricots !
L'Académie n'avait pas encore décidé si l'H serait muette ou aspirée...
Le soldat, qui n'avait pas froid aux yeux, releva la tête, et répondit fièrement au roi, en se mouchant sur sa manche :
-Je t'en cède la moitié, mais rembourse-moi douze sous...
Et comme Clovis, aiguillonné par le parfum des lardons, s'approchait pour prendre la pitance de force, le soldat flanqua un grand coup de pied dans la marmite, qui se brisa, précipitant dans le macadam le fricot tout fumant, en disant insolemment au roi :
-T'en auras pas l'étrenne !...
Clovis, ne pouvant dévorer les haricots de son inférieur, dévora sa honte, et rentra chez lui, en se disant :
Tu me la payeras, celle-là !
En effet, un an après, en passant une inspection de ses troupes, Clovis aperçut son homme; il s'approcha de lui, et feignant de trouver une tache à son képi, il le lui jeta à terre...
Le soldat se baissa pour ramasser son meuble; mais aussitôt, le roi, qui avait son plan, lui allongea un si violent coup de soulier à cinq pouces au-dessous de la giberne, que le malheureux s'en alla rouler à onze pas du théâtre du crime...
Clovis, en frappant, avait prononcé ces mémorables paroles:
-Ainsi tu frappas le Vase de haricots de Soissons!...
Ce début donna au jeune monarque un énorme prestige aux yeux de ses troupes, et influa sur sa destinée toute entière.
A quoi tiennent les choses!... Un coup de brodequin, savamment appliqué d'une main sûre, peut donner l'immortalité. Tout dépend des occasions.
Clovis épousa une certaine Clotilde, qui nous est représentée comme une gaillarde, ayant tout le temps porté la culotte dans le ménage.
Elle eut un tel ascendant sur lui, qu'elle le décida à embrasser la religion chrétienne qui était la sienne.
Cependant il fallut, pour obtenir de lui ce sacrifice, qu'elle fût servie par une circonstance inattendue :
Dans une frottée abominable qu'il était en train de se flanquer avec les Allemands, à Tolbiac, Clovis s'aperçut que ses soldats faisaient leur ouvrage avec un peu de mollesse, et étaient près de faiblir devant les sacs à choucroute.
-Dieu de Clotilde!... s'écria-t-il, je n'ai pas l'honneur de te connaître!... Mais si tu veux m'accorder la faveur de rosser ces têtes carrées, je te signe un bail de trois-six-neuf, à ta volonté!...
Les soldats de Clovis, en entendant parler de trois-six, retrouvent leur ardeur, fondent sur les Allemands épatés et en font de la purée.
Clovis reçut le baptême à Reims, et beaucoup de ses seigneur et de ses soldats en firent autant, adoptant cette mode, comme ils auraient adopté - venant d'en haut - celle d'un nouveau faux-col ou d'une nouvelle chaîne de gilet.
O canaillerie des courtisans!... tu as donc été de toutes les époques!...
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Clovis, après la mise en couleur de son âme, s'occupa de mettre un peu d'ordre dans sa garde-robe et dans les affaires de l'Etat.
Il fit poser des demi semelles à la plupart des souliers de ses troupes, et créa les assemblées de guerre, dites Champs de Mai, où tous les soldats se réunissaient une fois l'an, et juraient de ne point couper leur barbe, qu'ils n'eussent vaincu les capitaines d'Alaric, roi des Visigoths.
Ce serment à tous crins fit faire une fichue mine aux perruquiers des compagnies hors rang; mais Clovis, qui ne négligeait rien pour s'assurer la popularité chez ses sujets, leur accorda, par décret spécial et comme compensation, le monopole de la tonte de tous les chiens du royaume, laquelle tonte fut rendue obligatoire par un autre décret.
On est forcé d'admirer ce tour de force de législation, qui met à néant, avec un ensemble surprenant :
Le mécontentement des perruquiers militaires;
Et les puces de neuf millions d'animaux domestiques.
Ainsi, les grands princes savent concilier, par leur génie, les intérêts de leurs sujets avec... les leurs propres... et se préparer pour la postérité une page gl...
Et ta soeur ?...
Clovis se livra, vers la fin de son règne, à des occupations assez folichonnes :
Sigebert, roi de Cologne, le gênait ; il le fit tout simplement occire pas son fils, et – probablement pour punir ce fils d’avoir assassiné son père, - il le fit expédier à son tour pas de braves gens qu’il louait au mois pour ce genre de travail. Il est bon d’ajouter que ces fidèles équarrisseurs n’oublièrent pas de rapporter à Clovis les trésors de leur victime.
Ce que voyant, Clovis leur dit avec sévérité :
-je vous avais envoyés là-bas pour tuer, et non pour voler !... Donnez-moi ça tout de même !...
Par ses soins, Cazaric, roi des Belges, et son fils furent également tondus et enfermés.
Mais le dernier coup de ciseaux n’était pas donné, que Clovis se dit, en se grattant la nuque :
-Minute !... des crins, ça repousse !... Coupons-leur la tête avec, c’est plus sûr.
Et sur son ordre, le perruquier, - qui portait toujours sur lui une hache à deux mains, pour les barbes trop fortes, - fit sauter les têtes des deux tondus.
Après une coupe de cheveux, c’était raide !...
Comme nous étions loin de la friction à l’eau athénienne !...
Il usa à peu près du même procédé envers Rignomer, roi du Mans, - qu’il fit égorger, - peut-être parce que ce prince avait négligé de lui envoyer une poularde le jour de sa fête.
Il mit plus de procédés dans ses rapports avec Ragnacaire et Reignier, rois de Cambrai.
Au lieu de les faire assassiner, il se les fit amener et les égorgea lui-même.
Et il ne leur demanda rien pour cette faveur exceptionnelle… Il leur prit tout.
Il récompensait d’ailleurs les serviteurs qui l’aidaient dans ses petites opérations… chirurgicales, en leur faisant présent de bijoux magnifiques, tabatières, couverts, ronds de serviettes, etc.
Seulement…
Au bout de quinze jours d’usage, les commis à la saignée s’apercevaient que c’était du ruolz, et du ruolz de camelotte.
Quelques-uns allaient réclamer.
-Allez, gredins !... leur répondait-il, c’est encore trop bon pour des chenapans de votre espèce !...
On n’osait pas répliquer, - et l’on dévorait sa honte et son alfénide !...
Clovis fut le premier roi qui se fixa à Paris.
Il ébaucha avant sa mort plusieurs plans destinés à embellir la capitale.
Les principaux étaient l’extension du macadam, la création d’une compagnie d’omnibus, et le balayage des rues par la vapeur.
Sous le règne de ce monarque, le système pénal était d’une extrême simplicité.
On rachetait tous les crimes possibles avec de l’argent, selon la qualité du lésé et celle du coupable.
Ca supprimait les avocats, ce qui n’était pas bête.
Impossible de plaider ; il y avait un tarif.
On trouvera plus bas un extrait de la cote pénale de l’an 507.
Nous tenons cette pièce du petit-neveu de notre trisaïeul, dont le grand-père était arrière-petit-fils d’un écuyer de la nièce d’une des filles d’un percepteur des contributions d’Etampes, fils bâtard lui-même d’un des descendants d’un secrétaire intime du filleul de la pupille d’un des fils du bottier de Clovis.
Cette pièce est authentique et encore plus crasseuse.
Les personnes qui désireraient la visiter peuvent le faire très aisément ; elle est maintenant entre les mains d’un nommé CHAUSSU-RAVIS, établi savetier dans un petit bourg de l’arrondissement de Lagny.
Il tient énormément à cette pièce, parce qu’elle est garnie sur les bords d’une multitude de petites déchirures, qui sont toutes les mesures de ses clients.
La voici, telle qu’il a bien voulu nous la communiquer.
Nous la traduisons en style moderne, pour faciliter l’intelligence de ce document et ne pas faire grogner les Auvergnats.
COTE PENALE POUR L’AN 507
Un œil poché par un esclave à un homme libre : amende, 4 livres. La paire : 7 livres. Un œil poché par l’homme libre à l’esclave : amende, 1 livre, - à payer par l’esclave. La paire : 2 livres, - à payer par l’esclave. Dents cassées par un esclave à un homme libre : 2 livres la pièce. Le râtelier complet : 50 livres. Dents cassées par un homme libre à un esclave : 1 livre la pièce, - à payer par l’esclave. Le râtelier complet : 25 livres, idem. Nez mangé par un esclave à un homme libre prenant du tabac : 30 livres. Nez mangé par un esclave à un homme libre sans tabac : 40 livres. Nez mangé par un homme libre à un esclave, avec ou sans tabac, à prix forfait : 20 livres, - à payer par l’esclave. Meurtre d’un homme libre par un esclave : 100 livres. Meurtre d’un esclave par un homme libre : 50 livres, - à payer par l’esclave !... Rapports illégaux entre un esclave et l’épouse d’un homme libre : 20 libres. Mêmes rapports entre un homme libre et la femme d’un esclave : 40 livres, - à payer par l’esclave. Ordures déposées sur les boulevards par un homme libre : gratis. Ordures déposées par un esclave : 1 livre.
Ainsi qu’on le voit, ce système était d’une extrême limpidité, et les juges pouvaient rendre leurs sentences avec l’aide d’une simple ardoise et d’un morceau de craie.
On a depuis jugé à propos de changer tout cela ; mais ce qu’on ne peut nier, c’est l’énorme économie de temps que procurait un pareil système.
Du reste, les Francs, sous le règne de Clovis, s’étaient déjà donné une espèce d’avant-goût du Code Napoléon.
L’adultère était sévèrement puni, et l’on étouffait tout simplement dans la boue, - pour la première fois, - la femme qui manquait à son mari.
De nos jours, ce délit est devenu très rare.
On n’a presque pas d’exemple qu’un mari dise, en m’absence de sa moitié :
-Ma femme me manque.
Au contraire.
Les Francs, à cette époque, étaient encore très crédules et dépensaient volontiers leurs économies à se faire tirer les cartes, et à se faire dire la bonne aventure.
La dame de pique et le valet de carreau sortant ensemble étaient, pour ceux qui faisaient des réussites, l’indice des plus grands malheurs.
Aujourd’hui, ça ne compte plus que pour quarante au bezigue.
Tout dégénère.
Ils croyaient aux devins, aux sorciers et aux miracles. Pour savoir si leurs femmes leur étaient fidèles, ils faisaient infuser dans une grande marmite, remplie d’huile bouillante, de l’ail, des intestins de chevreau, de la camomille, un os à moelle et des radis noirs (en nombre impair).
Ils prononçaient au-dessus de cette ratatouille, - et au troisième bouillon, - ces mots cabalistiques :
Suisjisimus cocubinoscumajaunika ?
En se passant la main gauche onze fois de suite sur le crâne, et en étendant la droite sur le couvercle du chaudron.
Après cette cérémonie, si le mélange ci-dessus donnait du sirop de groseilles, le mari était convaincu de la fidélité de sa femme.
Soixante-quinze faux-cols étrangers, trouvés dans le lit conjugal, ne le faisaient pas revenir sur ce jugement.
La vengeance était leur plus chère affection.
Pour la plus petite épithète malsonnante, ils se plongeaient leur baïonnette dans le ventre jusqu’à la cinquième génération.
Si l’insulteur n’avait pas de descendants, il tuait ses plus proches voisins et ses fournisseurs attitrés.
Ils réglaient leurs petits différends d’intérêts par les mêmes procédés.
Quand un Franc voulait nier à son cordonnier la fourniture d’une paire de bottines à élastiques, ou à son tailleur un raccommodage de fond de culotte, il descendait devant sa porte avec l’industriel, et se flanquait avec lui un ou plusieurs coups de tampon, suivant la formule.
S’il tombait le fournisseur, la facture était payée.
De là est venue, sans aucun doute, l’habitude qu’ont prise ces messieurs de vendre à 80 pour 100 de bénéfices, pour se rattraper du montant des objets qui leur étaient soldés en coups de poing.
Plus tard, cette législation au croc-en-jambe ayant été jugée insuffisante, les Francs eurent recours, pour régler leurs comptes, à un nouveau procédé qu’ils nommèrent :
Le Jugement De Dieu
Les jugements de Dieu étaient des épreuves qui avaient pour base l’eau et le feu.
Un créancier réclamait-il une somme à son débiteur, - s’il ne pouvait produire une reconnaissance dûment enregistrée, - il devait se plonger, pendant deux heures un quart, dans une grande cuve pleine d’eau, la tête en bas, les pieds hors du tonneau.
Après cette épreuve, on le retirait, et on le frictionnait avec de la pommade camphrée.
S’il persistait dans sa réclamation, sa créance était reconnue légitime, et son débiteur tenu de le désintéresser.
Pour l’épreuve du feu, il devait entrer tout nu dans un brasier, où l’on avait préalablement jeté sa facture.
S’il la rapportait intacte, il avait gagné son procès.
Nous avons tenu à insister sur les principes fondamentaux de la législation de ces époques, peut-être un peu arriérées au point de vue de nos tribunaux de commerce actuels, mais à coup sûr de très bonne foi dans la conception et l’application de leurs lois.
C’est à nos lecteurs d’établir leurs comparaisons entre ces systèmes et ceux mis en pratique depuis.
Ils jugeront ensuite, dans leur sagesse, si maintenant plus qu’alors nous nous rapprochons de la vérité et de la justice.
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Nous devons cependant, tout en laissant libre leur appréciation sur les faits, leur faire remarquer qu’avec les 30 000 articles qui composent actuellement nos différents codes, il n’est pas rare de voir de méchants procès de deux sous durer une dizaine d’années, et qu’aux époques dont nous venons de parler, on a très peu d’exemples que la partie perdante, noyée dans la cuve ou grillée dans le brasier, ait interjeté appel du jugement qui l’avait condamnée.
Clovis mourut le 27 novembre 511, à l’âge de quarante-cinq ans, d’un chaud et froid, qu’il avait attrapé l’année précédente aux courses de Chantilly.
Il laissa quatre fils, qui se partagèrent son royaume avec autant d’empressement que de mauvaise foi.
Chacun d’eux, en recevant son lot, se promit bien, dans son for intérieur, de l’augmenter des parts de ses trois frères, en provoquant, chez chacun d’eux, - ainsi du reste que cet usage était consacré en ce temps-là, - une colique point d’orgue final, à l’aide de deux centigrammes d’arsenic, produit pharmaceutique désigné alors sous le nom de mort-aux-rois.
Le royaume de Paris, étant généralement considéré comme le plus important, fut joué aux osselets par les quatre fils de Clovis.
Childebert, qui avait apporté dans sa poche un jeu pipé, dut à ce procédé, que plusieurs historiens se sont accordés à trouver un peu canaille, de se voir adjuger par le hasard… rectifié à la grecque, le lot des ses rêves.
Il feignit d’être épaté de ce coup du destin, et refourra vivement son jeu d’osselets dans son gousset, en se disant à part :
-ça peut resservir.
Clovis avait régné trente ans, - période parfaitement remplie, au point de vue du nombre incalculable d’étranglements, d’empoisonnements et de décapitations, qui furent les principaux ornements de son règne.
Il eut pour consolation, en mourant, de voir que messieurs ses fils promettaient de suivre… au moins son exemple.
En effet, jetant après sa mort un coup d’œil sur la comptabilité paternelle, et n’y voyant figurer que trente-neuf assassinats de membres de sa famille, ses dignes successeurs s’écrièrent en chœur :
-Oh ! la la !... Pas de chic, papa. Pas de chic !