Les Mérovingiens - Chilpéric Ier

Sous Chilpéric Ier, la France fut gouvernée par Frédégonde, sa femme, princesse qui avait beaucoup de tête, mais qui n'employait pas précisément son imagination à la réussite des conserves d'abricots.

Frédégonde, qui avait été d'un grand secours à son mari dans ses démêlés avec ses frères, ne lui rendit pas moins de services après son avénement.

Seulement, elle faisait un peu trop sentir à son époux son infériorité intellectuelle.

piece monnaie merovingien roi france chilperic fredegonde epouse pouvoirChaque fois qu'il se présentait une petite complication dans les affaires de l'Etat, une question épineuse, trois ou quatre douzaines de parents à faire occire, enfin tout ce qui constituait alors les attributions des souverains chargés d'administrer paternellement leurs peuples, Frédégonde arrivait auprès de Chilpéric indécis, et, lui flanquant un grand coup de coude dans les côtes, lui disait brutalement:

-Eh bien!... quand tu seras là trois heures à réfléchir!.. Allons, va-t'en pêcher à la ligne, vieux croûton...

chiperic premier roi merovingien france peche fredegonde gravureEt Chilpéric prenait sa canne à moulinet.

Et Frédégonde arrangeait ça.

Ah! ce n'était pas long. S'il n'y avait qu'un prince gêneur: couic!... s'il y en avait deux:couic!... couic!... trois: couic!... couic!... couic!... et ainsi de suite.

C'était toujours fait dans les vingt-quatre heure.

Chilpéric revenait le soir du canal Saint-Martin avec ses dis ablettes…

-où est mon cousin ? disait-il en se mettant à table.

-Couic !...répondait Frédégonde.

-Ah !... et ma nièce ?

-Couic !... réitérait l’ange du foyer.

-Eh bien ! alors, je ne t’en demande pas davantage, disait le roi en rangeant sa boîte à asticots ; je vois qu’ils sont tous couic !... je vais me coucher.

Voici quelques-uns des principaux couics de la reine Frédégonde, pendant le règne de son mari :

Couic !... Sigebert, son beau-frère ;

Couic !... Mérovée, fils de son mari ;

Couic !... Clovis, fils de son mari ;

Couic !... Audovère, précédente femme de son mari ;

Couic !... Bazine, fille d’Audovère, qu’elle fit préalablement déshonorer par ses soldats…

Nous en passons, faute de place.

Mais le plus joli couic, exécuté par Frédégonde, fut sans contredit le suivant :

Nous lui avons réservé une place toute spéciale, ayant pensé que le petit tableau de mœurs qui le précède intéresserait particulièrement nos lectrices.

Voici le fait :

Si Chilpéric avait le goût anodin et peu dispendieux de la pêche à la ligne, Frédégonde, sa tendre épouse, cherchait, de son côté, à tromper l’ennui dans lequel la plongeait les longues heures que son mari allait passer à harponner des goujons sous l’arche du Pont Louis-Philippe.

gravure landry homme chilperic amant fredegonde roi france merovingienChilpéric avait un groom, nommé Landry.

Frédégonde avait… un cœur.

Cette réunion de circonstances fit que l’on jasa chez la fruitière du coin.

Chilpéric, lui, était plein de confiance et complètement absorbé pas ses constantes recherches sur la meilleure amorce à barbillons, pour la découverture de laquelle il avait fondé un prix de dix millions de francs.

Un matin, Chilpéric était en train de préparer ses lignes de fond dans la chambre de sa femme; Frédégonde faisait de la tapisserie, en fredonnant la Femme à barbe.

Tout à coup, le roi ouvre la fenêtre et met le nez en l’air :

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-Sapristi ! dit-il, quel temps !... je suis sûr que ça doit mordre au blé à côté des bains Deligny, entre l’abreuvoir aux chevaux et le grand égout ; je vais aller y faire mon petit tour.

-Ah ! mon petit Péric, mon petit Péric, dit la reine, tu vas encore laisser toute seule ta chérie Gongonde ?

-Voyons, Bichette, reprit Chilpéric, soit mignonne ; c’est demain que commence l’époque du frai, et tu sais que les règlements de police interdisent la pêche pour six semaines…

-Tu demanderas une dispense au préfet.

-Non, je ne peux pas…, je lui ai déjà pris ma permission à crédit.

Là-dessus, le roi se mit à préparer ses affutiaux, prit son panama, et sortit.

Il n’était pas encore devant la loge du concierge, que Frédégonde avait quitté sa tapisserie, et s’était mis à faire sa toilette pour recevoir Landry…

Comme elle en était à ôter son corset, Chilpéric, qui avait oublié son épuisette dans l’armoire à glace, entra.

Frédégonde lui tournait le dos.

La voyant ainsi en négligé, le monarque pêcheur s’avança doucement, et, ma foi !... l’occasion… l’herbe tendre… il prit un baiser sur l’épaule de sa femme, au moment où elle était occupée à lisser ses bandeaux.

gravure fredegonde neglige embrasse chiperic roi merovingien france corsetFrédégonde répondit, sans se retourner, en faisant à la fois une petite moue pleine de promesses, et un savant mouvement d’épaules, qui compléta le piquant de sa toilette, ces simples paroles :

-Tout beau, Landry !... Tout beau !... Tu es bien pressé…

Chilpéric, en s’entendant appeler pas sa femme d’un autre nom que le sien, eut comme un soupçon que son horizon prenait une teinte très accentuée de safran.

Cependant, il dissimula autant qu’il le put, et sortit de la chambre en faisant le moulinet avec sa canne à pêche, et en accompagnant ce geste d’un mouvement de tête peu rassurant pour la reine.

Il y avait dans le geste tragique et menaçant du roi tout un long poème.

Frédégonde, de son côté, s’était aperçu de sa boulette, et le moulinet de Chilpéric ne lui avait point échappé.

A peine fut-il sorti, qu’elle se leva tout effarée, avala cinq verres de rhum pour se remettre, et se promena à grands pas dans sa chambre, en répétant, avec de l’alcool dans la voix :

-Je suis perdue !...

A ce moment, Landry entra. Il avait fait sa raie, et s’était lavé les mains avec sa salive.

-O cher ange !... fit-il en s’approchant.

-Tu m’embêtes, toi ! répondit la reine, en l’envoyant d’un coup de poing s’asseoir dans la table de nuit.

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-Cruelle !...est-ce ainsi…

-Ah !... tu vas me lâcher, n’est-ce pas ?...

-Mais encore !... idole de mon âme !...

-Oui, je la connais, celle-là, c’est dans Guillaume Tell… Mais il ne s’agit pas de cela : Chilpéric sait tout…

-Sapristi !... c’est beaucoup, répondit Landry.

-Chilpéric sait tout, te dis-je, et comme il faut à tout prix qu’il ignore le reste…

La phrase de Frédégonde fut interrompue par le cri d’un repasseur, qui entrait dans la cour de la maison en criant :

-Ciseaux à rrrrr’passer !...

-Landry !... dit la reine, en l’empoignant par un bouton de son gilet, et en lui indiquant du doigt la direction d’où venait ce cri ; Landry !... c’est la providence qui l’envoie !... Tu m’as comprise… va… et que ça ne traîne pas !

-Mais… ma souveraine…

-Ferais-tu des manières ? reprit la reine… en remettant son peignoir.

Et l’on entendit de nouveau la voix du repasseur, qui s’éloignait en répétant :

-Avez-vous des couteaux, ciseaux, rasoirs à rrrrr’passer ?...

-O reine !... fit Landry, en se précipitant aux genoux de Frédégonde, ordonne… et j’obéis.

La reine lui glissa alors quelques mots dans l’oreille, et vingt centimes dans la main.

-C’est pour le repassage, lui dite-elle, vas… vas… Que ce cher homme ne survive pas à son déshonneur !...

Landry sortit.

assassinat chilperic roi france merovingien landry fredegonde couteau cuisine egorgeEt le soir, comme Chilpéric rentrait joyeux, avec un fort coup de soleil sur le nez, ses cannes à mouliner sous le bras, et trente et un goujons dans son filet, l’éclair d’un couteau de cuisine brilla au-dessus de sa tête…

Ce fut tout…

Le couic matrimonial de Frédégonde était accompli !...

Frédégonde, qui avait suivi la marche de l’événement, cachée derrière sa persienne, descend en toute hâte, ameute les passants, en criant à tue-tête :

-Ah ! mon pauvre homme !... ils me l’ont tué… c’est ce gredin de Childebert !...

Comme on le voit, cette princesse ne perdait pas la carte.

gisant de fredegonde dans la basilique Saint-DenisGisant de Frédégonde dans la Basilique de Saint-Denis. Ce gisant est daté du XIIème siècle.