Louis Ier a été surnommé le Débonnaire, moins à cause de son extrême bonté que pour son peu de caractère. Il avait une confiance aveugle en tout le monde, aurait prêté cent sous à monsieur Haussmann, croyait à tout ce qu’on lui disait et à l’efficacité de l’eau de Lob. Cette crédulité fut cause des nombreux ennuis qu’il eut à subir pendant le cours de son règne.
Louis le
Débonnaire nous est généralement représenté comme un homme grand, adroit,
gracieux, instruit même, aimant la musique, jouant passablement sur son Erard
le quadrille des lanciers, et fréquentant les spectacles, notamment les
Bouffes-Parisiens.
Du reste, sobre et frugal, déjeunant au besoin avec un demi-quart de jambon et un pain de deux sous ; chaste, religieux et aimant à faire l’aumône lui-même.
Comme chef de bureau ou directeur d’une compagnie d’assurances quelconque, ces différentes qualités en eussent certainement fait un citoyen assez réussi.
Mais comme monarque… ce n’était plus ça du tout, du tout.
Sa faiblesse de caractère, son imprévoyance et son défaut de jugement firent successivement échouer tous les projets qu’il eut le malheur de concevoir.
Louis fit pourtant une bonne action :
Les évêques, les abbés, et même les abbesses de ce temps –là avaient une singulière toquade : d’abord, en vertu du principe évangélique qui prescrit l’abnégation et la pauvreté, ils avaient des palais, des cours, des trésors, etc, etc, et poussaient le luxe jusqu’à se servir de mouchoirs de poche.
De plus, ils levaient des armées à leurs frais, et paraissaient en personne à la tête de leurs troupes, même les abbesses, ce qui occasionnait un faste insolite et des coutumes dissipées, un peu canailles, et souvent licencieuses, que les prélats rapportaient dans leurs palais, et les abbés et abbesses dans leurs monastères.
Louis fit des règlements sévères pour réprimer ces désordres, mesure qui ne lui attira pas positivement toutes les sympathies du clergé, mécontent de voir déranger se petites habitudes.
Louis eut trois enfants, et considérablement à se plaindre, de sa première femme Ermengarde. Dès leur enfance, il leur partagea tous ses États, ce qui était passablement godiche, puisqu’il pouvait lui arriver d’autres marmots. Effectivement, s’étant marié en secondes noces avec Judith, (rien de la famille de celle qui guillotina Holopherne avec un grand couteau et un grand sang-froid), il en eut un fils nommé Charles.
Ayant disposé de tous ses biens avant ce supplément de progéniture, Louis le Débonnaire eut un mal de tous les diables à décider ses autres fils à se serrer un peu, pour faire une petite place au nouveau-né.
Il y parvint
d’autant plus difficilement, qu’il avait donné la plus belle part à son ainé,
Lothaire, qui était un très mauvais coucheur et ne voulait rien entendre.
On raconte qu’un jour, le roi, consterné du mauvais vouloir de ce prince, se serait écrié : Oh ! ce Lothaire !... je voudrais bien l’ôter !... (Henri Martin : tome Ier, page 376, dans le bas de la feuille, un peu sur la gauche).
La principale occupation de Louis le Débonnaire fut de se faire détrôner pas ses amours d’enfants. Trois fois par semaine, régulièrement, ce pauvre monarque en stéarine était carrément flanqué à la porte par ses fils ; et trois fois par semaine aussi il remontait sur sa chaise percée, et pardonnait à ses chers poupons, qui recommençaient tout de suite.
Ce que c’est que de bien élever ses enfants !
Lothaire fut le plus acharné contre lui.
Pour prendre sa
place, il le força à abdiquer et à confesser publiquement des crimes
imaginaires, ce que son papa fit de la meilleure grâce du monde ; on n’est
pas plus coulant.
Louis parut devant le peuple, en chemise, l’épée au côté… Il lut à haute voix la confession qu’on lui avait préparée, et dans laquelle il reconnaissait avoir fait les quatre cents coups, mis ses bas à l’envers, bu à même les bouteilles, appris en cachette Rien n’est sacré pour un sapeur ; enfin, toutes sortes d’horreurs…
Quelques temps après, les choses tournèrent, et ce fut au tour de Lothaire à demander publiquement pardon à papa.
En relisant l’histoire de ces époques glorieuses et stupides, on est saisi d’un sentiment d’admiration qui va jusqu’au haut le cœur inclusivement.
Ces fils respectueux, occupant leurs loisirs à tendre des ficelles dans les jambes de leur père, pour lui faire se casser le nez.
Ce père bon enfant, subissant les petites volontés de messieurs ses fils, s’humiliant devant eux, abdiquant aujourd’hui, rattrapant le sceptre au vol demain, se laissant encore choir du trône après-demain, et ainsi de suite…
C’est splendide !...
De nos jours, pour admirer d’aussi brillantes épopées, il faut aller jusqu’aux Guignols des Champs-Élysées.
Et encore !...
Louis le Débonnaire eut aussi quelques petits… chagrins domestiques avec Judith, sa seconde femme.
Avouez qu’avec une tête pareille, ça ne pouvait pas lui manquer.
Le cheveu qu’il
trouva dans son hyménée fut un certain Bernard, compte de Barcelone, qu’il
avait mis, à l’instigation de Judith, à la tête des affaires de l’empire. Il avait une
grande confiance en ce Bernard, c’est toujours comme ça, et chaque fois qu’il
s’absentait de chez lui, il lui répétait en partant :
Mon cher,… je compte sur vous pour faire aller la machinette ; faites comme si je n’étais pas là.
Bernard s’acquittait parfaitement de la commission…
Seulement…
Dans son zèle, il étendait les attributions de son mandat.
Les fils de Louis, ayant eu vent de la conduite de Judith, leur belle-mère, n’eurent rien de plus chaud que de lui faire une scène à tout casser ; ils détrônèrent leur père, c’était bien la quarante-neuvième fois, et envoyèrent Judith dans un couvent.
Peu après, Louis remonta sur le trône ; ce petit exercice était nécessaire à sa santé, et son premier soin fut de rappeler Judith auprès de lui.
Mais, avant de la recevoir, il exigea qu’elle se purgeât, par un serment public, des accusations d’adultère dirigées contre elle.
On pense bien qu’elle ne refusa pas au monarque cette petite satisfaction, à laquelle il paraissait tenir beaucoup, et qui devait lui coûter si peu, à elle.
Je jure, dit-elle, je jure que je n’ai rien à me reprocher ; si ce polisson de Bernard m’a quelquefois manqué de respect, c’est que j’étais occupée à autre chose, et je ne m’en serai pas aperçue.
Louis le Débonnaire embrassa sa femme au front, et lui dit :
Chère amie ! je savais bien que tu étais pure.
Parbleu !...répondit la reine, en faisant le grand écart, aurais-tu dû en douter ?
Bernard, de son côté, voulut se purger de l’accusation qui avait pesé sur lui, et il demanda le combat singulier.
Le roi le lui accorda.
Il parut dans
l’arène sans gilet et en pantalon de coutil.
Là, il retroussa les manches de sa chemise, cracha dans ses mains, et se mit en garde, en criant aux seigneurs qui l’environnaient :
Chevaliers et barons !... que celui d’entre vous qui m’accuse de trahison envers mon empereur et d’irrévérence à l’endroit de ma souveraine, descende dans la lice !... Dieu, mon droit, et l’art de la savatte aidant, je lui casse la mâchoire d’un coup de soulier dans les reins.
Bernard, passant
pour très-fort au chausson, et ayant été remis en faveur par l’empereur, aucun
seigneur ne releva ce noble défi. Il fut proclamé innocent et comblé
d’honneurs, pendant que Judith se tordait les côtes de rire dans sa tribune, en
disant :
A-t-il du toupet, ce chenapan-là !
Ce procédé de justification n’est-il pas admirable dans sa simplicité !
De nos jours, pour le cas d’adultère le plus insignifiant, on fait une affaire des cinq cents diables, on entasse des rames de papier timbré, on entend des témoins par quarterons ; ça n’en finit pas…
Avec le système de ce temps-là, au contraire.
Admirez ce mécanisme ingénieux et peu compliqué.
La femme coupable dit tout simplement :
C’était pour rire.
L’amant tape sur sa cuisse, en disant à son tour :
C’est faux !... et comme preuve, le premier qui a l’air d’en douter, je lui poche un œil !
Et l’affaire est entendue ; tout le monde est content.
Quelles réformes à faire, grands dieux !... dans notre jurisprudence.
Charles mourut enfin, à l’âge de soixante-douze ans, d’un panaris, que la mollesse et l’indécision de son caractère firent dégénérer en fluxion de poitrine.
Ainsi que nos lecteurs ont pu le voir, le règne de ce prince ne fut qu’une énorme partie de Quatre-Coins, jouée entre lui et ses fils.
Partie dans laquelle il fut souvent le pot.
Sa conduite doit être un enseignement et un exemple salutaires pour les pères trop faibles.
Si Louis le Débonnaire, à la première peccadille de ses enfants, les eût enrôlés comme mousses à bord du Vauban, il se fût épargné bien des ennuis.