Pendant le commencement du règne de Charles le Simple, les Normands s’implantaient de plus en plus en France.
Ils étaient commandés par un nommé Rollon, qui s’était, sans plus de gêne, établi à Rouen, où il menait un petit train de maison très convenable.
Ce chef était, dit-on, juste et sévère avec ses soldats.
On raconte que pour éprouver ses guerriers, il faisait suspendre à des arbres des bracelets d’or, et que ces bijoux y restaient des mois entiers sans être volés.
On s’est demandé souvent si la réussite de ces épreuves prouvait la probité des soldats de Rollon, ou tout simplement leur crainte d’être pendus.
Nous penchons volontiers pour cette dernière supposition.
La légende rapporte aussi qu’un de ces arbres, se trouvant en pleine sève, au moment où on l’orna de bracelets en or, s’identifia si bien avec ce nouveau fruit, que les bracelets grossirent à l’automne, comme l’eussent fait de simples pommes.
On prétend qu’un propriétaire des environs de Rouen possède encore, de nos jours, dans son jardin, un descendant de cet arbre, et que, tous les ans, il fait une ample récolte de bracelets, colliers, bagues, breloques et montres à répétition.
En présence de pareils faits, on se demande pourquoi la génération actuelle fait tant la bégueule pour croire à l’existence :
De l’arbuste qui produit les pains à cacheter, au Jardin des Plantes ;
Du remarquable bretellier-élastique, qui abrite de ses verts rameaux le premier banc à gauche du square Montholon ;
Et enfin du fameux saucissonnier à l’ail dont il a tant été parlé.
Pour en revenir à Rollon, chef des Normands, Charles le Simple, persuadé qu’il tenterait en vain d’expulser ce prince de ses États, aima mieux traiter avec lui.
Ainsi, il y avait donc, dans le cœur de ces hommes antiques, que l’on se plaît à nous représenter comme des indomptables, une petite place pour l’arrangement à l’amiable…
Le principe du « Sauvons toujours ça » était déjà connu !
Et l’on savait donc déjà, en ce temps, dire au brigand que l’on surprenait, pillant tout chez vous :
Mon ami, transigeons !
Alors, pourquoi faire tant d’embarras avec la rigidité de Tolède de Messieurs nos ancêtres ?
Ce n’est vraiment pas la peine de nous dire sans cesse que nos aïeux étaient d’une constitution plus robuste que la nôtre, plus intraitables sur le chapitre de l’honneur, et qu’ils ne portaient pas de flanelle, puisque l’histoire nous montre ces bonshommes de bronze marchandant l’honneur de la patrie et le territoire de la France, comme nos femmes aujourd’hui font pour un maquereau de quinze sous.
Charles le simple devait tout simplement dire à Rollon :
Cher monsieur, tu es ici chez moi. Décampe, ou je cogne…
Et cogner dur !
Depuis le règne de ce roi quincaillier jusqu’en 89, les Français ont pu perdre un ou deux centimètres de la hauteur de leur taille, c’est possible.
Mais, à l’époque du bataillon de la Moselle en sabots, monsieur Rollon aurait pu venir, à la tête de ses 500000 roux-poils, parler de transaction…
On lui eût dit de repasser…
Charles le Simple, qui n’y regardait pas d’aussi près en fait de gloire nationale, donna à Rollon une de ses filles, qui était de religion chrétienne, à la condition de l’embrasser, la religion.
Rollon, du reste, en cette circonstance, se conduisit avec beaucoup de délicatesse.
Il fit des largesses immenses aux églises des prélats qui l’avaient catéchisé, et pour se couvrir de ses déboursés, il dépouilla de leurs biens les propriétaires du pays qu’il occupait en France.
C’était un fier comptable que ce Rollon !...
La conduite par trop facile de Charles le Simple avec les Normands ne fut pas du goût des seigneurs de son royaume, et notamment d’un certain Robert, frère du roi Eudes, qui guignait du coin de l’œil une petite place sur le trône.
Robert était intrigant ; il ameuta les mécontents, et un beau matin, à l’une des assemblées du Champ de Mai, que présidait Charles le Simple, celui-ci se voit tout à coup administrer un savon-monstre par ses sujets, qui lui reprochent sa mollesse, son incurie et son peu de soin de ses effets.

Tous déclarent solennellement que, comme roi, il est rincé, et pour ratifier cette déchéance, suivant l’usage du temps, ils rompent tous et jettent à terre des brins de paille qu’ils tenaient dans leurs mains.
Tout interloqué de cette scène imprévue, Charles le Simple resta seul dans le champ.
Mais, reprenant bientôt le dessus, il ramassa tous les bouts de paille dont le sol était jonché, et les fourra dans sa poche en disant :
Ça me servira, quand je ferai refaire ma paillasse. Puis, il prit un fiacre, et se fit conduire à l’Alcazar d’été, pour chasser le souvenir de cette fâcheuse journée.
Charles le Simple et Robert
Ici recommence la royauté en partie double, dont nous avions déjà été débarassés depuis quelque temps.
Charles le Simple et Robert tirèrent la couronne, chacun de son côté, comme, pendant les nuits d'hiver, lorsqu'on couche à deux, on se tire réciproquement la couverture.
Charles l'avait un moment;
Robert la reprenait;
Charles ressautait dessus;
Robert la rattrapait...
C'était drôle, si l'on veut,
"Survint un troisième larron.Qui se la posa sur le front."
Ce troisième, ce fut Raoul, duc de Bourgogne, dont le seul titre au pouvoir était d'avoir épousé la soeur du fils de Robert.
Pourquoi pas simplement avoir été le neveu de la sœur d'un des cousins de la tante, etc..., etc...
Car c'est agaçant, à la fin !...
Ce ne sont plus des races, ces rois-là !...
Ce sont des écheveaux.