Charles le Gros était parent, mais très éloigné, très éloigné de ses prédécesseurs Louis III et Carloman.
L’héritier légitime du trône était le fils posthume de Louis le Bègue ; mais comme ce jeune prince se trouvait en nourrice et n’était pas encore suffisamment propre, on donna la couronne à Charles le Gros.
Comme on va le voir, le choix était heureux :
Charles était haut comme un pain de sucre ; mais il rachetait l’insuffisance de sa taille, en ayant les jambes plus cagneuses qu’Esope, et un ventre si volumineux qu’il était obligé de le faire porter à part, quand il se dérangeait.
Il avait, avec cela, des varices énormes, un bras plus long que l’autre, et des pieds monstrueux.
Plusieurs auteurs ont dit qu’à ces nombreux agréments il joignait encore… Enfin, qu’on avait souvent remarqué son matelas et sa paillasse, séchant à sa fenêtre, le matin, au soleil…
Le côté moral de notre homme était, du reste, assez en harmonie avec son physique.
Il avait l’esprit obtus, au point d’apprendre par cœur les fait divers du Constitutionnel.
Il était défiant et ombrageux, ce qui lui servait à se faire rouler le mieux du monde par sa cuisinière et son tapissier.
Enfin, il avait une migraine continuelle, qui finit par dégénérer carrément en une volumineuse araignée dans le dôme.
A part ces quelques détails, c’était le gentilhomme le plus accompli de son royaume… comme idiot.
Une fois pourtant, il voulut faire preuve d’initiative. Il avait des traités avec les Normands ; sous prétexte de les faire ratifier, il attire les principaux chefs dans une embuscade, et leur fait trancher la tête.
Une autre fois, les Normands faisaient le siège de Paris. Charles accourt avec son armée, et au moment où il n’avait plus qu’à souffler dessus pour les écraser les uns sur les autres, il leur donne de l’argent, des terres et tout ce qu’ils demandaient.
C’était son hanneton qui le travaillait, le cher homme !
Néanmoins, la nation fut tellement outrée de cette manière de défendre ses intérêts, qu’elle abandonna son souverain.
Ingrate patrie !...
Enfin !... chose peut-être unique dans nos annales, on vit ce roi détrôné, et renvoyé sans un sou dans son porte-monnaie, ni un seul gilet de flanelle dans sa malle, en être réduit à accepter une place de bedeau, que lui offrit Huitpert, archevêque de Mayence…
On vit ce monarque recoudre lui-même les boutons de sa culotte, faire sa cuisine et laver la vaisselle.
Grand exemple pour les souverains qui ont la folie de ne pas conserver leur raison !...
Il mourut donneur d’eau bénite dans un village de Souabe, les uns disent de chagrin, les autres de poison.
Mézeray prétend que, s’étant un jour confectionné, en même temps, une panade et un cataplasme à la graine de lin, il avait confondu, et que le médecin, prévenu trop tard, aurait déclaré que le seul moyen de le sauver était de remettre le cataplasme et la panade à la place qu’ils devaient occuper, en retournant vivement le corps du roi, comme on retourne la manche d’un paletot pour la doubler.
Cette opération rata.
Charles le Gros ne laissa pas d’enfants, et n’en marqua après sa mort aucun regret.