An 840
Charles II était
le plus jeune des fils de Louis le Débonnaire, ce qui ne l’empêcha pas de
rouler ses autres frères, et de rester maître du terrain.
Les causes qui l’ont fait surnommer le Chauve sont encore inconnues.
Cependant, la plupart des historiens s’accordent à penser que c’est parce qu’il avait perdu ses cheveux.
Nous leur laissons la responsabilité de cette interprétation.
Afin de continuer les traditions de leur famille, Charles le Chauve et ses frères se battirent comme des chiffonniers.
A chaque instant, et pour le motif le plus puéril, ils se prenaient aux cheveux…
Genre de combat qui devait toujours tourner à l’avantage de Charles le Chauve, puisqu’il n’en avait pas plus que la boule de cuivre d’une rampe d’escalier.
Lothaire, son
frère, que nous avons vu si turbulent sous le règne de Louis le Débonnaire, fut
aussi le plus acharné crampon de Charles le Chauve ; mais il reçut en 845
une si belle trépigné, dans la plaine de Fontenay, qu’il prit enfin le parti de
se retirer chez lui, à Aix-la-Chapelle, pour y bassiner ses horions avec de
l’alcool camphré, et se faire poser par sa femme de ménage quelques cataplasmes
dont le besoin se faisait vivement sentir.
Dans cette bataille de Fontenay, il resta, au dire de plusieurs historiens, cent mille hommes sur le champ de bataille.
Cent milles hommes !...
Dans cinq cents ans, nul doute que le nombre des victimes de Solférino ne soit porté à 58 millions par les annalistes de l’avenir.
L’histoire est une grande cancanière.
On enterra les 100000 morts de Fontenay sur l’emplacement même du combat.
Et nous mangeons avec beaucoup de plaisir, aujourd’hui, les asperges produites par ce terrain-là…
C’est sous le règne de Charles le Chauve que les Normands commencèrent leurs débarquements et leurs razzias sur le sol de France.
Nous les retrouverons plus tard.
En 863, Lothaire, frère de Charles le Chauve, qui avait passé son existence à se quereller avec tout le monde, pour ajouter à ses États quelques bribes de terrain à vingt-cinq sous le mètre, fut pris tout à coup de repentir et de dégoût des jouissances humaines.
Il déposa ses
couronnes et se retira dans l’abbaye de Prim, après avoir réuni ses enfants
autour de son fauteuil à roulettes, et leur avoir fait un bout de morale.
Les enfants de Lothaire firent semblant d’écouter les jérémiades de leur papa ; mais au fond ils pensèrent ce qu’ils voulurent, et en sortant ils se dirent :
Le vénérable auteur de nos jours se fait ermite, tout simplement parce qu’il se fait vieux… Il fait maintenant le dégouté sur le haricot de mouton de la gloire, parce que son estomac débile ne le digère plus bien ; c’est en somme une affreuse balançoire. Si papa a une gastrite, ça ne peut pas empêcher de manger ceux qui ont encore un bon estomac.
Et ces braves bambins n’avaient pas trop tort.
Ces conversions sur le tard, que nous retrouverons d’ailleurs souvent dans le cours de cette histoire, ne sont-elles pas tout simplement : les indigestions de la gloriole ?
Qu’on y prenne garde !...
Il y a danger peut-être à s’intéresser à ces revirements de cœurs, blasés par les succès et la puissance.
Ces existences, qui sont d’énormes orgies de crimes, ne sont pas le moins du monde purifiées par l’infusion de tilleul du cloître.
De même que
Charles le Chauve avait conspiré contre son père, ses enfants conspirèrent
contre lui.
C’était une habitude qui se léguait, en même temps que l’irrigateur de la famille.
Il eut un différend avec Louis, roi de Germanie, un de ses neveux, au sujet d’un lopin de terre qu’il voulait chiper à ce dernier, ou à propos d’une question de mur mitoyen ; on n’a jamais su au juste.
Louis proposa de prouver son bon droit par trente témoins qui devaient se soumettre, selon l’usage du temps, à la triple épreuve de l’eau froide, de l’eau chaude et du fer ardent.
Charles le chauve accepta, et l’on procéda, séance tenante, à l’opération, de la manière suivante :
Dix témoins furent plongés, bien garrottés, dans une cuve pleine d’eau.
Si Louis avait raison, ils devaient surnager.
Dix autres furent plongés dans une cuve d’eau bouillante.
Ils devaient en sortit transis.
Enfin, les dix derniers témoins durent marcher lentement, pendant deux heures un quart, avec des brodequins de fer rougi, ayant aux mains des gants de peau de Suède en fonte sortant de la fournaise.
Et ce, sans que le tout laissât une seule trace sur leur corps.
Au grand étonnement de la galerie, les trente champions de Louis sortirent victorieux de cette épreuve.
Ce qui atténue singulièrement le mérite des inventeurs modernes de la cloche à plongeur, et celui de l’homme incombustible, qui fit naguère à Paris de si curieuses expériences.
On peut se rendre compte, par le récit qui précède, que ces industriels, qui se poussent un col énorme, croyant avoir trouvé quelque chose de neuf, ont été devancés depuis des siècles dans leurs découvertes.
Il est même hors de doute, d’après cet exemple, que la plupart des merveilles, dont notre siècle s’enorgueillit outre mesure, ont eu des précédents très anciens.
Bien certainement, en fouillant avec soin dans les tiroirs de ce vieux bahut qu’on appelle l’histoire, on trouverait la trace, sous les Mérovingiens, de la découverte de l’électricité, des bas à varices, de la vapeur et du seltzogène.
La réussite des champions imperméables et incombustibles de Louis convainquit Charles le Chauve de l’illégitimité de sa cause.
Avec la bonne foi qui caractérisait ces époques reculées, il fit semblant de se conformer à la solution des épreuves, et, feignant de tourner les talons en acceptant sa position, il revint brusquement sur ses pas, et tomba à bras raccourcis sur son neveu Louis.
Mais celui-ci, qui était probablement prêt à en faire autant, si les cuves d’eau chaude et autres accessoires ne lui eussent pas été favorables, se tenait sur ses gardes, et rossa son déloyal frangin, qui ne l’avait pas volé.
Nos lecteurs, dans leur sagesse, vont assurément se demander à quoi servaient alors les épreuves de l’eau et du feu, puisque la partie condamnée ne s’y conformait pas, et qu’il fallait, de toute façon, en arriver aux gifles.
Cette question, que nos lecteurs chéris se posent, nous nous la posons aussi…
Seulement, nous ne pouvons pas y répondre.
Charles le chauve mourut à 54 ans, dans un petit village des Alpes, où il était allé faire de l’herbe pour ses lapins, et aussi défendre un tantinet le pape, dont le royaume était encore menacé, comme par hasard !...
Protéger le pape, en ce temps-là, était aussi un tic patrimonial.
Charles mourut
empoisonné.
Les uns ont attribué ce crime à son médecin Sédécias. D’autres, à Richilde, sa femme, qui avait été sa maîtresse, du temps de sa première épouse.
Heureux temps !... Ce n’était pas avec des canifs de treize sous qu’on faisait de son contrat de mariage une écumoire ; c’était avec des hallebardes !...
Bref, que Charles ait été empoisonné par sa maîtresse, c’est possible.
Qu’il l’ait été par son médecin, c’est encore plus probable.
Tous deux étaient dans l’exercice de leurs fonctions.
Charles le Chauve fut peu regretté de son peuple en général, et des coiffeurs en particulier.
Après lui commença la décadence des Carlovingiens…
Et il n’était pas trop tôt !